L’histoire de cette photo est assez folle. Je l’ai réalisée en 2012 avec une idée un peu décalée : recréer une Madone. Le poisson que cette jeune fille portait dans ses bras — un des nombreux symboles du Christ — représentait en fait le Christ lui-même. C’est cette image qui a lancé ma série Modern Icons et m’a donné envie de continuer à réinterpréter les grands classiques de l’histoire de l’art, avec un petit grain de folie.
Le plus difficile dans mes images ? Ce n’est ni le cadrage ni la lumière : c’est trouver le bon modèle pour le bon rôle. J’ai une liste interminable d’idées qui attendent le modèle parfait. Parfois il me faut une femme enceinte, parfois un regard précis ou un visage particulier. Chaque photo est comme une petite énigme, et la prise de vue n’en est que le dernier geste du puzzle.
Clémence, la modèle, je l’ai trouvée lors d’une soirée au Cadran, un lieu branché de Liège à l’époque, pendant les fameux “Jeudredis”. J’y étais avec mon amie Émilie quand j’ai croisé cette jeune fille aux cheveux roux. Je n’ai pas osé lui parler tout de suite : je suis timide, mais la photo m’a toujours donné un petit courage supplémentaire. Ou comme j’aime le dire, un prétexte parfait pour oser.
Après quelques bières (quelquesss) et de discussions avec mon amie, je me lance : « Regarde la fille là-bas, elle est vraiment pas mal. Je vais aller lui donner ma carte… » Je m’avance et, un peu maladroit, je lui explique qu’on l’observait depuis un moment. Elle me répond, avec un un peu mal à l’aise : « Oui, j’ai vu que vous me regardiez bizarrement. » . Après quelques explications, je lui propose de poser pour moi. Au début, elle ne me prend pas très au sérieux, elle avait 18 ans à l’époque et plutôt méfiante. Heureusement, en lui tendant ma carte de visite, Fayt, Harry Fayt, photographe, ajoute un peu de crédibilité. Quelques jours plus tard, miracle : elle me recontacte.
Notre échange fut épique. Elle n’y croyait toujours pas, elle avait 18 ans, et un nom à particule plutôt très typé « les visiteurs » si vous avez la ref. Je me suis lui donner du gente dame et des tournure de phrases un peu d’époque et très exagérées mais elle est rentrée dans le délire, pas naturel du tout mais très drôle. Finalement, elle accepte un test en studio ou elle est venue accompagnée de sa meilleure amie (on est jamais assez prudent) . Je voulais voir comment donnait devant l’objectif. Et c’est ainsi qu’elle a plongé dans mon délire, littéralement, pour réaliser cette photographie sous l’eau.
Côté stylisme, j’ai eu la chance que mon amie Sarah Roces-Buelga me prête une création issue de son travail de fin d’études sur le recyclage. Pour le couvre chef je lui avais demandé un bonnet style pilote avec deux oeillets au dessus pour laisser passer les cheveux. Cette photo est devenue mon entrée officielle dans les galeries d’art, qui hésitaient à me représenter avec le nu.
Je n’irai pas jusqu’a dire que cette oeuvre c’est vendue comme des petits pains mais elle à été ma première photo soldout dès 2017. Encore aujourd’hui, on me la réclame souvent. À chaque fois, je dois décliner avec regret et proposer une autre œuvre… Mais je souris toujours en pensant à ce départ improbable.
Clémence, qui étudiait la logopédie en Belgique à l’époque, est retournée en France vers de nouvelles aventures. Mais je peux dire sans hésiter qu’elle a marqué ma carrière. Elle a été une pierre d’achoppement dans mon parcours, celle qui a donné le coup d’envoi à ma série et à ma manière d’aborder l’art.
Merci, Clémence, pour ce moment. Et merci aussi pour ce poisson dans tes bras — sans lui, pas de Madone, pas de Modern Icons.
ps: petite anecdote, pour le petit jesus, c’est un vrai poisson rouge dans un bocal rempli d’eau du robinet. Je suis allez chez Tom & Co acheter un poisson rouge que je leur ai ramené le lendemain, et je ne me suis pas fait rembourser 😉

